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Tether et El Salvador: Devasini, le milliardaire derrière l'USDT, change de nationalité

Une enquête de L'Espresso et de l'ICIJ révèle que Devasini, patron de Tether et homme le plus riche d'Italie, a obtenu la nationalité salvadorienne.…

L'homme le plus riche d'Italie n'est pas un industriel du luxe ou de l'automobile, mais un ancien chirurgien plasticien turinois qui a bâti un empire sur les cryptomonnaies: Giancarlo Devasini, le cerveau derrière Tether, la stablecoin la plus utilisée au monde. Selon une enquête journalistique d'envergure internationale, cet homme a désormais un nouveau passeport dans la poche: celui d'El Salvador, le petit État centraméricain devenu le paradis du bitcoin.

La nouvelle dépasse largement le cas personnel d'un milliardaire. Elle raconte une histoire plus vaste, faite de fiscalité, de géopolitique et du pouvoir croissant des stablecoins. Quand le patron de la principale entreprise du secteur déplace sa citoyenneté et son siège social, ce n'est pas un caprice: c'est une stratégie. Voici ce que révèle cette affaire.

Ce que dit l'enquête

Les faits tels qu'ils ressortent de l'enquête publiée par L'Espresso avec le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) et le quotidien Le Monde: selon les documents examinés, Giancarlo Devasini et son épouse sont citoyens salvadoriens depuis début 2025. Ils ne sont pas seuls. La même acquisition de nationalité aurait concerné d'autres dirigeants de Tether, dont le directeur général Paolo Ardoino et la responsable des opérations de l'entreprise.

L'enquête documente également des investissements immobiliers de ces dirigeants dans le pays, avec l'achat de propriétés de luxe dans la capitale. Le tableau qui en ressort n'est pas celui d'un choix individuel, mais d'un transfert coordonné du coeur de l'entreprise vers El Salvador. Ce mouvement s'accompagne d'un fait déjà connu: Tether elle-même a déplacé son siège légal dans le pays centraméricain, formalisant un lien de plus en plus étroit entre le géant des stablecoins et la nation de Bukele.

Des chiffres vertigineux

Pour comprendre pourquoi cette information compte, il faut saisir les dimensions des acteurs concernés. Selon Forbes, la fortune de Devasini est estimée à environ 89 milliards de dollars, ce qui en fait l'homme le plus riche d'Italie et l'un des plus riches du monde. La source de cette richesse est sa participation dans Tether: selon des documents déposés auprès du régulateur américain début 2026, Devasini détiendrait plus de 50% des droits de vote dans l'entreprise, en ayant de fait consolidé le contrôle.

Tether est une machine à profits extraordinaire: sa stablecoin USDT représente environ 184 milliards de dollars et l'entreprise a distribué près de 11 milliards de dividendes au cours de la seule année 2025, selon les données publiées par l'entreprise. Nous parlons donc du contrôle d'une des infrastructures financières les plus importantes du monde crypto, un pilier sur lequel reposent d'innombrables transactions quotidiennes. Quand la personne qui contrôle tout cela change de nationalité et de pays de référence, les implications dépassent de très loin la sphère privée.

La géographie du pouvoir de Tether

Ce que révèle l'enquête. Source: L'Espresso, ICIJ, Forbes, 2026

  • L'homme: Giancarlo Devasini, turinois, environ 89 milliards de dollars, plus de 50% des droits de vote chez Tether selon les documents SEC.
  • Le mouvement: lui, son épouse et d'autres dirigeants (dont le PDG Ardoino) sont désormais citoyens salvadoriens, avec des biens immobiliers dans le pays.
  • L'entreprise: Tether a déplacé son siège légal à El Salvador. L'USDT représente environ 184 milliards de dollars, avec 11 milliards de dividendes en 2025.

Pourquoi El Salvador: la géopolitique des stablecoins

Voilà le coeur du sujet, et la raison pour laquelle cette histoire mérite attention. Pourquoi El Salvador précisément? La réponse tient à la stratégie de ce petit pays, dirigé par le président Nayib Bukele, qui a tout misé sur les cryptomonnaies, devenant le premier pays au monde à faire du bitcoin une monnaie ayant cours légal. El Salvador s'est construit sur mesure pour attirer les grandes entreprises du secteur, offrant un environnement réglementaire favorable et, selon plusieurs analyses, des conditions fiscales très avantageuses.

Pour une entreprise comme Tether et pour ses propriétaires, déplacer nationalité et siège dans un tel contexte obéit à une logique précise. Cela signifie opérer dans une juridiction qui embrasse leur activité au lieu de la regarder avec suspicion, comme c'est souvent le cas en Europe. C'est le phénomène de la concurrence entre États pour attirer les capitaux et les talents du monde crypto, dont El Salvador est devenu le champion le plus offensif. L'affaire Devasini illustre concrètement à quel point les stablecoins sont devenues une question géopolitique: les pays se disputent qui les émet et qui les gouverne, conscients du pouvoir financier qu'elles représentent. C'est l'autre face de la même pièce dont on parle quand l'Europe construit ses règles avec MiCA: pendant que certains régulent, d'autres séduisent.

Le fil qui part d'Europe et touche l'Afrique francophone

Il y a un aspect qui concerne directement les lecteurs européens et francophones. Le protagoniste de cette affaire mondiale est un ressortissant européen. Devasini est né à Turin, diplômé en médecine à Milan, et a bâti les premières étapes de sa fortune en Europe, vivant plusieurs années à Lugano, en Suisse. Sa trajectoire, de l'Italie à la Suisse puis à El Salvador, raconte le parcours d'un capital qui se déplace là où il trouve les meilleures conditions.

Pour les pays d'Afrique francophone comme le Sénégal, la Côte d'Ivoire ou le Maroc, où l'USDT est massivement utilisé pour les transferts de fonds et le commerce transfrontalier, la question du siège et des règles qui gouvernent Tether n'est pas abstraite. Quand le cadre réglementaire de l'émetteur change, les conditions d'utilisation et de supervision potentielle de la stablecoin évoluent avec lui. L'AMF, de son côté, observe de près l'essor des stablecoins dans l'espace SEPA et au-delà, dans le cadre du règlement MiCA qui encadre désormais les émetteurs d'actifs numériques opérant en Europe.

Cette histoire pose des questions légitimes sur le rapport entre les grandes fortunes, la fiscalité et la souveraineté nationale à l'ère numérique. Sans prétendre au moindre jugement, le cas illustre comment les fortunes construites sur les cryptomonnaies, par nature mondiales et sans frontières, peuvent se déplacer avec une liberté que les patrimoines traditionnels n'ont jamais connue.

La lecture d'ensemble

L'affaire Devasini et El Salvador est bien plus qu'une curiosité sur un milliardaire de passage. C'est une fenêtre sur quelques-unes des dynamiques les plus profondes de notre époque: le pouvoir croissant des stablecoins comme infrastructure financière, la concurrence entre États pour les attirer, et la mobilité sans précédent des grandes fortunes numériques. Tout cela, filtré à travers l'histoire d'un Européen qui en est arrivé à contrôler l'un des piliers de l'économie crypto mondiale.

Pour ceux qui observent le secteur, la leçon est que les cryptomonnaies ne sont plus seulement une question de technologie ou de prix: elles sont devenues un terrain de pouvoir économique et politique. Où est domicilié un émetteur de stablecoins, qui le contrôle, sous quelles lois il opère, ce sont des questions qui touchent à la souveraineté monétaire et à la stabilité financière de nations entières. Le choix d'El Salvador comme nouveau foyer de Tether et de ses dirigeants n'est pas un détail. Un signal de la façon dont se redessine la géographie du pouvoir financier à l'ère numérique. Pour mieux comprendre l'univers des stablecoins, notre guide sur le monde des monnaies stables est un bon point de départ.

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