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IA et technologie: quel impact sur l'emploi et la productivité?

L'IA pourrait ajouter jusqu'à 1 point de productivité par an aux États-Unis, selon la Luiss. En France, le gain plafonne à 0,3 point et les jeunes de 22-25…

4 min de lecture Comment nous travaillons

Le développement technologique porté par l'informatique et l'intelligence artificielle transforme déjà, concrètement, la façon dont les économies mondiales progressent. Selon une analyse de la Luiss Business School fondée sur les données du projet Global INTAN-Invest lancé par l'OMPI, l'agence des Nations Unies chargée de la propriété intellectuelle, les technologies de pointe et les grands modèles de langage pourraient ajouter jusqu'à un point de pourcentage par an à la croissance de la productivité du travail. Cette estimation repose sur les données de l'emploi aux États-Unis, où l'intelligence artificielle est déployée à grande échelle.

En Europe, la contribution plafonne à environ 0,3 point. L'écart traduit une capacité moindre à convertir l'innovation en croissance réelle, en partie parce que les nouvelles technologies y sont moins répandues. Entre 2017 et 2024, la moitié de la croissance américaine est venue de la production et de l'usage de logiciels, ainsi que de la recherche et du développement en actifs immatériels. La production de logiciels, à elle seule, représente plus de la moitié de l'accélération de la croissance productive américaine, toujours selon la Luiss. Ce constat ne signifie pas pour autant que cette course technologique effrénée soit sans revers.

La montée des investissements immatériels

Les chercheurs ont analysé 29 économies représentant environ 57 % du PIB mondial. Selon les données du projet Global INTAN-Invest, les investissements immatériels ont dépassé pour la première fois les 10 000 milliards de dollars en 2025. Logiciels, données, recherche, design d'expérience utilisateur, formation et capital organisationnel représentent désormais 12,8 % du produit intérieur brut, contre 11,8 % pour les machines et les bâtiments. Depuis 2008, les capitaux alloués à l'immatériel progressent à un rythme 3,6 fois supérieur à celui des investissements physiques.

Les États-Unis investissent à eux seuls 5 000 milliards de dollars par an dans les actifs immatériels, soit la moitié du total mondial. L'écart entre les États-Unis et les quatre économies suivantes réunies a doublé en dix ans, passant d'environ 1 000 à près de 2 000 milliards de dollars.

La France affiche une progression de 2,5 % de ses investissements immatériels sur la dernière année mesurée, un chiffre supérieur à celui de l'Italie (1,9 %), mais inférieur à celui de l'Allemagne (3,3 %). L'Union européenne entend accélérer ce type d'investissements, et des dispositifs de financement existent pour soutenir cette stratégie. Reste que l'écart avec les chiffres dépensés outre-Atlantique demeure considérable.

La face cachée du progrès technologique

Après avoir mesuré les bénéfices que les nouvelles technologies apportent à la productivité, il faut aussi regarder ce que l'on risque en les développant sans limite.

Dans le rapport WIPO-Luiss, l'emploi n'apparaît qu'en filigrane: le document souligne que les investissements immatériels soutiennent des métiers mieux rémunérés, et que la formation devra préparer les travailleurs à gérer leur nouveau rôle à mesure que les tâches basculeront de l'exécution vers la supervision des machines. Combien d'emplois seront créés, combien disparaîtront: le rapport ne le chiffre pas.

Là où l'infrastructure IA à vocation mondiale s'est déjà imposée, notamment en Californie, les statistiques ne sont guère rassurantes. À Hollywood, des scènes entières sont tournées avec des acteurs entièrement générés par ordinateur. Ce n'est pas un hasard si l'emploi dans le secteur a reculé de 5,8 % au cours de la dernière année, et de 30 % depuis 2022.

Dans les startups technologiques de San Francisco, les entreprises fonctionnant avec des dizaines d'agents IA et une poignée de salariés se multiplient: réduire les effectifs se traduit souvent par de meilleures performances et des coûts en baisse. La construction même de l'infrastructure crée peu d'emplois, contrairement à ce que l'on pourrait attendre. Selon le prix Nobel d'économie 2008, Paul Krugman, les investissements américains dans les centres de données, estimés à environ 7 500 milliards de dollars d'ici 2032, ne généreraient que moins de vingt mille emplois directs, contre environ dix millions qu'une dépense comparable pourrait créer dans des secteurs plus traditionnels, selon des modèles antérieurs au boom de l'IA.

Les jeunes, premiers touchés

Le signal le plus net concerne la jeunesse. Selon Erik Brynjolfsson, économiste à Stanford, chez les 22-25 ans exerçant dans les métiers les plus exposés aux avancées technologiques, l'emploi américain est déjà inférieur de 19 % au niveau qu'il aurait maintenu en suivant la tendance moyenne du marché avant novembre 2022, date à laquelle ChatGPT a été rendu public.

Le mécanisme n'est pas visible à l'oeil nu, car il passe par des non-recrutements plutôt que par des licenciements. Mais il pourrait s'étendre rapidement et devenir un problème mondial si l'IA atteignait un niveau de compétence suffisant pour remplacer la majorité du personnel humain dans les professions les plus qualifiées.

Pour les lecteurs français et francophones, ce débat prend une résonance particulière. La France dispose d'un cadre de négociation sociale qui pourrait encadrer ces transitions, et l'AMF surveille de près les applications financières de l'IA. Les dispositifs publics de formation professionnelle, comme le Compte Personnel de Formation (CPF), seront des leviers décisifs pour accompagner les travailleurs vers les métiers de supervision et d'audit des systèmes automatisés. La question n'est pas de savoir si la transition aura lieu, mais à quelle vitesse les institutions sauront l'organiser.

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