Chiara Scotti, directrice générale adjointe de la Banca d'Italia, a appelé le 4 mai à Rome à tokeniser SEPA dès maintenant, sans attendre l'euro numérique prévu pour 2029. Avec 116 000 milliards d'euros de paiements scripturaux traités sur le réseau SEPA au premier semestre 2025, selon les données de la BCE, l'infrastructure existe déjà. La vraie question est de savoir si l'Europe agit avant que les stablecoins en dollars ne comblent le vide.
SEPA: l'infrastructure existe, le token manque
SEPA (Single Euro Payments Area) relie 36 pays européens à chaque virement entre Paris et Madrid, ou à chaque prélèvement automatique depuis Bruxelles. Au premier semestre 2025, le volume de transactions scripturales traitées via SEPA a atteint 116 000 milliards d'euros, soit une hausse de 2,9 % par rapport à l'année précédente, selon la BCE. Ce réseau est standardisé, interopérable et utilisé quotidiennement par des centaines de millions de personnes.
Le problème, tel que Scotti l'a formulé, tient à la vitesse de règlement et à l'absence de programmabilité. Un virement SEPA classique implique des intermédiaires et des délais. Une version tokenisée permettrait un règlement en temps réel sur registre distribué, des contrats automatisables, de la transparence on-chain, et l'intégration avec des produits financiers tokenisés, comme les fonds tokenisés que Legal & General a déjà déployés sur Ethereum pour 50 milliards de livres sterling. Sans construire une nouvelle infrastructure de zéro.
Scotti a qualifié SEPA d'«actif européen distinctif», et le choix du mot n'est pas anodin. L'Europe n'a pas besoin d'inventer un nouveau système de paiement. Elle en possède déjà un. Il lui reste à décider si elle veut le porter on-chain avant que d'autres ne le fassent à sa place.
Fast payment systems and their interlinking across borders offer a concrete opportunity to transform cross-border #payments. Deputy Governor #Bankitalia Chiara Scotti spoke today at Reykjavík Economic Conference 2025, Central Bank of Iceland @centralbank_is.
, Banca d'Italia (@bancaditalia) May 8, 2025
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Ce que changerait une SEPA tokenisée pour les paiements en Europe
Pour une entreprise française réalisant des paiements transfrontaliers en euros, l'impact serait concret. Un règlement entre Paris et Amsterdam qui prend aujourd'hui plusieurs heures sur SWIFT ou plusieurs jours en prélèvement automatique pourrait s'effectuer en quelques secondes sur un registre distribué partagé. Avec les mêmes garanties institutionnelles qu'aujourd'hui, car des banques réglementées adossées à de véritables dépôts resteraient derrière chaque transaction.
Pas de stablecoins privés. Pas de MNBC de la BCE. Des dépôts tokenisés: des représentations numériques des dépôts bancaires existants, émises par les mêmes banques qui gèrent aujourd'hui les comptes courants. La Banca d'Italia, aux côtés de 63 autres institutions, a déjà testé ce modèle. Dans les essais DLT conduits par la BCE entre 2023 et 2024, plus de 1,59 milliard d'euros ont été réglés dans plus de 200 transactions, toutes en monnaie de banque centrale, selon les communications officielles de la BCE.
Le risque de contrepartie qui circule aujourd'hui dans les chaînes de banques correspondantes serait éliminé. Pour les entreprises françaises qui utilisent déjà des stablecoins pour leurs paiements transfrontaliers ou qui gèrent une trésorerie en euros via USDC sur Solana, les dépôts SEPA tokenisés constitueraient une alternative régulée, ancrée dans l'euro, sans dépendre d'un émetteur basé à San Francisco. L'AMF suit ce dossier de près, notamment dans le cadre du régime PSAN et de la transposition de MiCA.
La pression des stablecoins que l'Europe ne peut ignorer
Le marché des stablecoins a dépassé les 322 milliards de dollars en mai 2026, selon The Block. Les projections de la BCE indiquent que l'adoption dans les marchés émergents, notamment l'Inde et le Brésil, pourrait porter ce chiffre à 730 milliards de dollars. Les deux tiers des transactions par carte dans la zone euro transitent déjà par des réseaux non européens. Dans 13 des 21 pays de la zone euro, les paiements en magasin dépendent entièrement de Visa et Mastercard.
Piero Cipollone, membre du directoire de la BCE présent au même atelier du 4 mai, a déclaré que les marchés fondés sur la DLT ont besoin de monnaie de banque centrale sous forme tokenisée non pas comme option, mais comme condition préalable. L'euro numérique reste le projet le plus avancé sur le plan analytique, avec des pilotes débutant mi-2026 et une émission envisagée pour 2029 si le règlement européen est adopté cette année. C'est un horizon de trois ans. Les stablecoins en dollars sont déjà dans le portefeuille de millions d'Européens aujourd'hui.
La proposition de Scotti est précise: ne pas attendre 2029. SEPA dispose déjà du réseau, des standards et de la confiance institutionnelle. Il suffit de la porter on-chain.
Le Projet Pontes de la BCE, qui vise à connecter les infrastructures TARGET aux plateformes DLT, devrait entrer en phase pilote au troisième trimestre 2026. Le Projet Appia, travail de long terme sur un écosystème européen intégré pour les actifs tokenisés, suit une feuille de route jusqu'en 2028. Selon une estimation de Citi relayée par Finzly et American Banker, les volumes mondiaux de dépôts tokenisés pourraient atteindre entre 100 000 et 140 000 milliards de dollars d'ici 2030. Aujourd'hui, seulement une banque sur quatre est techniquement prête à prendre en charge des dépôts tokenisés, selon les mêmes sources.
Le règlement européen sur l'euro numérique reste le goulot d'étranglement qu'aucun décret ne peut supprimer. Scotti ne l'a pas dit explicitement. Mais le sens de son intervention à Rome est lisant: une SEPA tokenisée contourne cet obstacle, en s'appuyant sur une infrastructure déjà opérationnelle, déjà réglementée et déjà reconnue dans 36 pays. Pour les fintechs françaises, les trésoriers d'entreprise et les acteurs du paiement en Afrique francophone qui cherchent une alternative aux rails dollar, ce débat mérite toute l'attention: les prochains trimestres détermineront si l'Europe prend la main ou subit.
