L'un des produits emblématiques de la finance crypto, né en marge des régulations, pourrait bientôt trouver une porte d'entrée officielle sur le marché américain. Hyperliquid, la principale plateforme décentralisée de contrats perpetuals, serait en négociations avancées pour proposer ses produits aux investisseurs américains via une structure réglementée, en s'appuyant sur la société mère de Kraken, l'un des exchanges les plus connus au monde.
Selon Bloomberg, l'information est d'importance, mais doit être maniée avec précaution: il s'agit encore d'une négociation, et l'approbation des autorités fait défaut. Nous ne sommes pas face à l'arrivée d'Hyperliquid aux États-Unis, mais à la révélation de la forme que cette arrivée pourrait concrètement prendre. C'est précisément ce «comment» qui constitue la partie la plus intéressante, car il touche à l'un des nœuds les plus sensibles du secteur. Voici de quoi il s'agit.
Comment fonctionnerait l'opération
La structure de l'accord, telle qu'elle a été esquissée, est presque chirurgicale dans sa logique. Les investisseurs américains ne pourraient pas accéder directement à la plateforme Hyperliquid, qui leur resterait inaccessible. À la place, ils opéreraient via Bitnomial, une bourse de dérivés américaine pleinement réglementée, contrôlée par la société mère de Kraken, qui l'a acquise en début d'année précisément pour se doter d'une infrastructure conforme aux règles américaines.
Concrètement, Bitnomial proposerait à ses utilisateurs enregistrés une sélection de contrats liés aux prix des tokens de l'écosystème Hyperliquid, en prenant en charge toutes les obligations de conformité et de surveillance. Une séparation nette se créerait ainsi: d'un côté la plateforme décentralisée originale, pour le reste du monde; de l'autre une version «packagée» et réglementée de ses produits, réservée aux Américains et passant par un intermédiaire agréé. La société mère de Kraken aurait déjà soumis un schéma de cette opération à l'autorité de surveillance des dérivés. L'approbation formelle, point crucial, n'est pas encore arrivée.
Hyperliquid Labs is in advanced talks to bring its perpetual futures to US traders through Kraken's parent company Payward, just weeks after President Trump said his administration was working to bring the fast-growing platform into the US. https://t.co/3TyQg0jgLi
, Bloomberg (@business) August 31, 2026
Le vrai nœud: réglementer ce qui n'a pas de propriétaire
Voilà le cœur de la question, l'angle qui fait de cette histoire bien plus qu'un simple accord commercial. Si Hyperliquid est restée en dehors des États-Unis, c'est à cause de sa nature profonde: c'est une plateforme «permissionless», sans permissions. Elle n'a pas d'opérateur central, pas d'entreprise qui la contrôle et pourrait s'enregistrer auprès des autorités. C'est un logiciel décentralisé auquel, en théorie, n'importe qui dans le monde peut accéder librement.

Cette caractéristique, fondamentale pour le monde crypto, est précisément ce qui inquiète les régulateurs, préoccupés par la difficulté de contrôler les risques de manipulation des prix ou de contournement des sanctions sur une plateforme sans responsable. Le génie de la structure proposée tient là: plutôt que de demander l'impossible, c'est-à-dire qu'une plateforme décentralisée se «centralise» pour obtenir une licence, on insère un intermédiaire réglementé, Bitnomial, qui fait office de pont. C'est l'intermédiaire qui assume la responsabilité légale, séparant les produits proposés aux Américains de la plateforme libre sous-jacente. Une tentative concrète de répondre à une question que l'on retrouve aussi dans le cas Polymarket: comment faire dialoguer l'innovation sans frontières avec les règles nationales? En France, l'AMF suit de près ces montages, notamment dans le cadre du statut PSAN et de l'harmonisation progressive avec MiCA.
Une boucle qui se ferme
Cette information ne tombe pas par hasard: elle s'inscrit dans un parcours que nous avions commencé à décrire. Il y a quelques semaines, le président américain lui-même avait publiquement évoqué le fait que les autorités travaillaient à intégrer Hyperliquid dans le pays, comme nous l'avions rapporté dans notre article sur Trump et l'ouverture de la CFTC vers le DEX des perpetuals. C'était alors une déclaration d'intention, un signal politique. Aujourd'hui, avec cette négociation, la forme concrète que pourrait prendre cet engagement commence à apparaître.
Il s'agit d'un élément d'un mouvement plus large et délibéré, visant à créer enfin un cadre normatif clair pour ces produits aux États-Unis. Le groupe qui défend les intérêts d'Hyperliquid a récemment demandé formellement aux deux principales autorités financières américaines d'aligner leurs positions et de fournir des règles plus claires, un sujet qui rejoint les nouvelles règles sur les crypto proposées par la SEC. Ce n'est pas un cas isolé, mais fait partie de la construction progressive d'un cadre réglementaire pour les dérivés crypto, un secteur qui a jusqu'ici largement évolué dans une zone grise, et sur lequel d'autres épisodes récents impliquant la même autorité de surveillance contribuent aussi à apporter des clarifications.
For a product trading hundreds of billions in volume, perpetual contracts still don't have a settled answer to the most basic question under U.S. law: are they futures, or are they swaps?
, Hyperliquid Research Collective (HRC) (@HyperliquidR) August 24, 2026
One federal judge described the exercise as deciding "whether tetrahedrons belong in… https://t.co/YjpwaV4fwh pic.twitter.com/dOcZtu1Ujq
Les délais et les incertitudes
Attention à ne pas se laisser emporter par l'enthousiasme. Même si les négociations aboutissent, la route vers une opérabilité effective est longue et semée d'obstacles. Un ancien fonctionnaire de l'autorité de surveillance, cité par Bloomberg, a estimé que l'ensemble du processus d'approbation pourrait nécessiter au moins dix à douze mois, et ce dans le scénario optimiste où tout avance sans accroc.
Cette lenteur s'explique par la complexité technique et juridique de l'opération, qui pourrait nécessiter l'implication non d'une, mais de deux autorités de surveillance distinctes: celles qui s'occupent respectivement des titres et des dérivés, et qui devront réécrire certaines interprétations des règles existantes sur des sujets sensibles comme la garde des fonds. La direction semble tracée, mais la destination reste lointaine. Quiconque espère opérer rapidement sur ces produits depuis les États-Unis devra probablement patienter, sans même avoir la certitude d'un résultat positif. Entre l'annonce d'une négociation et la réalité opérationnelle, beaucoup de temps peut s'écouler, et beaucoup de choses peuvent changer.
La lecture d'ensemble
Au-delà de l'issue spécifique de cette négociation, l'affaire est emblématique d'une tendance de fond qui redéfinit le secteur: l'effort de construire des ponts entre le monde de la finance décentralisée, né libre et sans frontières, et celui de la finance réglementée traditionnelle. La structure envisagée, avec un intermédiaire agréé servant de relais vers une plateforme décentralisée, pourrait devenir un modèle reproductible pour intégrer d'autres produits crypto «sauvages» dans le périmètre de la réglementation.
Pour l'observateur, la leçon est double. D'un côté, on assiste à la maturation progressive et à l'institutionnalisation d'un secteur autrefois à la frontière: les perpetuals, produits nés et développés loin des règles, qui frappent aujourd'hui à la porte principale du système financier américain, symbolisent cette transformation. De l'autre, cette affaire montre que l'innovation, lorsqu'elle est suffisamment puissante, n'est pas simplement repoussée par le système, mais finit par être absorbée et adaptée, souvent à travers des structures ingénieuses qui en préservent l'essence tout en l'inscrivant dans les règles. Que cet accord spécifique aboutisse ou non, la direction est claire: l'avenir de la finance se jouera de plus en plus sur cette ligne de partage, là où la liberté de la technologie rencontre la nécessité des règles. Pour les investisseurs français, suivre l'évolution du cadre PSAN et de MiCA reste le meilleur moyen de comprendre comment ces dynamiques mondiales se traduiront concrètement en Europe.


