Depuis le 25 août 2026, le périmètre des règles que les opérateurs crypto européens doivent respecter s'est élargi de façon significative, non pas sous l'effet de MiCA, le cadre réglementaire sectoriel, mais des sanctions contre la Russie. Une disposition spécifique du 21e paquet de sanctions de l'Union européenne est entrée en vigueur ce jour-là, concernant directement tous les prestataires de services sur crypto-actifs (PSCA), y compris ceux enregistrés en France. Un changement qui déplace la frontière de ce que ces opérateurs doivent surveiller.
L'information est importante parce qu'elle illustre à quel point la conformité dans l'univers crypto européen devient plus complexe et plus stratifiée. Être autorisé et respecter les règles sectorielles ne suffit plus: un second niveau entre en jeu, celui des sanctions financières internationales, qui obéit à une logique entièrement différente. Voici ce qui change concrètement et pourquoi chaque opérateur sérieux doit en tenir compte.
Ce qui change depuis le 25 août
Le paquet de sanctions introduit deux nouveautés qui concernent directement le secteur. La première est l'extension d'une interdiction déjà existante. Depuis un moment, les ressortissants et résidents russes et biélorusses ne peuvent pas détenir, contrôler ou occuper des postes de direction dans certaines sociétés crypto européennes. Mais cette restriction ne s'appliquait jusqu'ici qu'aux prestataires de services de portefeuille, de compte et de conservation. Depuis le 25 août, l'interdiction s'étend à tous les types de PSCA autorisés au titre de MiCA: plateformes d'échange, gestionnaires de portefeuilles et autres.
Le calendrier est particulièrement délicat pour le secteur. La période de transition MiCA s'est achevée le 1er juillet 2026, ce qui signifie que de nombreuses entreprises, dont plusieurs opérateurs français, ont obtenu leur autorisation très récemment. Elles doivent désormais vérifier qu'aucun de leurs actionnaires ou dirigeants ne tombe sous le coup de cette nouvelle restriction, désormais plus large. Un contrôle supplémentaire, loin d'être anodin, à mener avec soin pour ne pas se retrouver involontairement en infraction.

La nouveauté la plus importante: les pays tiers dans le viseur
La partie la plus stratégique du texte est la seconde nouveauté. Le dispositif introduit un nouvel outil permettant à l'Union européenne d'interdire les opérations avec des prestataires de services crypto et des plateformes situés dans des pays tiers, c'est-à-dire hors de l'Union, lorsque ces pays omettent systématiquement d'empêcher que leurs infrastructures soient utilisées pour contourner les sanctions contre la Russie.
C'est un mécanisme puissant, à portée large. Concrètement, l'Europe se réserve le droit d'exclure des pays entiers des flux crypto si ceux-ci deviennent un canal pour éluder les restrictions. Pour l'heure, aucun pays n'a encore été désigné comme cible de cette mesure: il s'agit d'un outil prêt à l'emploi, davantage un avertissement qu'une action immédiate. Mais sa seule existence modifie l'analyse de risque pour les opérateurs, car elle introduit un nouveau facteur à surveiller: non seulement avec qui on fait affaire, mais aussi depuis quel pays provient la contrepartie.
Les nouvelles sanctions crypto: ce qui change
Depuis le 25 août 2026. Source: Conseil de l'UE, cabinets juridiques, 2026
- Interdiction élargie: les ressortissants russes et biélorusses ne peuvent plus contrôler ni diriger aucun PSCA MiCA, et non plus seulement les services de conservation.
- Pays tiers: l'UE peut interdire les opérations avec des prestataires crypto de pays qui aident la Russie à contourner les sanctions.
- Le point essentiel: être autorisé MiCA ne suffit pas. Les sanctions constituent un niveau séparé et parallèle.
MiCA et sanctions: deux régimes distincts
Voici le point le plus important à comprendre, celui qui a le plus grande valeur pédagogique pour quiconque travaille dans ce secteur. Beaucoup ont tendance à penser qu'une fois l'autorisation MiCA obtenue, un opérateur est «en règle» sur le plan réglementaire. Cette affaire démontre que ce n'est pas le cas. MiCA et les sanctions sont deux systèmes de règles distincts, qui avancent sur des rails parallèles et répondent à des logiques complètement différentes.
MiCA s'intéresse à la façon dont une entreprise est organisée: sa gouvernance, son capital, la conservation des fonds, la protection des clients. Les sanctions, en revanche, opèrent sur un plan entièrement séparé: elles peuvent rendre illicite une relation commerciale même lorsque celle-ci serait parfaitement conforme aux règles MiCA. Autrement dit, une opération peut être irréprochable au regard de la réglementation sectorielle et être néanmoins interdite parce qu'elle implique une personne ou un pays sanctionné. C'est pourquoi «non autorisé selon MiCA» et «sanctionné par l'Union européenne» sont deux notions distinctes, à ne pas confondre: un opérateur peut être pleinement conforme à MiCA et se retrouver tout de même en violation des sanctions. Comme l'AMF le rappelle régulièrement dans ses communications aux prestataires de services sur crypto-actifs enregistrés (PSAN), la conformité se construit par couches successives.
Ce que les opérateurs doivent faire
Concrètement, cette évolution impose aux opérateurs crypto européens, français compris, de renforcer leurs contrôles sur un front précis. Respecter les règles de fonctionnement prévues par MiCA n'est plus suffisant: il devient indispensable de se doter de systèmes robustes de vérification des contreparties, pour s'assurer de ne pas faire affaires, même indirectement, avec des entités sanctionnées. Cela signifie investir dans des outils de contrôle, appelés en jargon screening, capables d'identifier les personnes frappées par les restrictions et, désormais, le pays d'origine des plateformes avec lesquelles on interagit.
Cet engagement s'ajoute à ceux déjà prévus en matière de lutte contre le blanchiment d'argent, avec lesquels il est étroitement lié. Pour les opérateurs de plus petite taille, cela peut représenter une charge organisationnelle et financière significative, mais c'est une étape incontournable pour opérer en sécurité et dans la légalité. La capacité à gérer correctement cette complexité réglementaire devient ainsi, de plus en plus, un critère distinctif entre les opérateurs sérieux et structurés et ceux qui improvisent.
Une transformation plus profonde
Au-delà des questions techniques, cette évolution traduit une transformation profonde de la façon dont le monde crypto est régulé en Europe. On assiste à l'intégration progressive des crypto-actifs au sein du système plus vaste et plus complexe des règles financières et géopolitiques internationales. Les crypto ne sont plus un monde à part, avec ses seules règles sectorielles, mais un maillon d'un ordre global où entrent en jeu la politique étrangère, la sécurité et les relations entre États.
La leçon est double. D'un côté, la maturité de ce secteur s'accompagne d'une complexité accrue: qui opère dans le crypto doit aujourd'hui maîtriser non seulement la technologie et les règles de marché, mais aussi des matières pointues comme le droit des sanctions internationales. De l'autre, cette évolution confirme que les crypto-actifs sont désormais considérés comme suffisamment importants et puissants pour être intégrés aux outils de la géopolitique, tant comme canal potentiel de contournement des règles que comme levier de pression. Pour les PSCA enregistrés auprès de l'AMF et les futurs titulaires d'une licence MiCA, le message est clair: surveiller le prochain paquet de sanctions de l'UE et auditer dès maintenant la liste de leurs contreparties et actionnaires.




