Italie et Allemagne proposent un kill switch EBA contre les stablecoins étrangers comme l'USDC
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Par Francesco Campisi Photo de profil Francesco Campisi
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Italie et Allemagne veulent un "kill switch" contre les stablecoins étrangers : ce que ça change pour l'Europe crypto

L'Italie et l'Allemagne proposent conjointement à l'ABE un "kill switch" pour bloquer des stablecoins étrangers comme l'USDC de Circle. Voici ce que cela change pour MiCA et les utilisateurs crypto en Europe.

Une proposition circule discrètement dans les couloirs de Bruxelles depuis quelques jours, et rares sont ceux qui en ont saisi toute la portée. L'Italie et l'Allemagne — deux pays rarement alignés sur des sujets aussi techniques — ont soumis conjointement un document susceptible de redessiner l'avenir des stablecoins en Europe. Le terme au cœur du texte est sans ambiguïté : kill switch. Un mécanisme d'urgence, géré par l'Autorité bancaire européenne (ABE), capable de bloquer un stablecoin étranger du jour au lendemain. Cela peut paraître radical. Mais la logique derrière est moins extrême qu'il n'y paraît.

Le document a été diffusé le 27 mars, en préparation d'un groupe de travail sur le paquet européen MISP (Market Integration and Supervision Package). Rome et Berlin font valoir que le règlement MiCA — en vigueur depuis 2024 — présente des lacunes dangereuses concernant les stablecoins émis par des sociétés dont le siège est situé hors de l'Union européenne. Et ils pointent du doigt un problème concret : Circle et son USDC.

Le problème que personne ne voulait nommer

Le mécanisme en cause s'appelle le multi-issuer scheme. Son fonctionnement est le suivant : Circle émet une version unique et fongible de l'USDC, aussi bien pour le marché américain que pour le marché européen. La filiale française de Circle — qui a obtenu une licence d'établissement de monnaie électronique (EME) auprès de la Banque de France — est tenue de rembourser tout montant d'USDC qui lui est présenté. Sur le papier, tout semble en ordre. Le problème : les réserves couvrant ces USDC européens sont en grande partie détenues aux États-Unis.

En temps normal, cela ne pose guère de difficulté. Mais imaginez un moment de panique — un bank run numérique — où des millions d'utilisateurs européens tentent simultanément de convertir leurs USDC en euros. La filiale française ne dispose pas physiquement de réserves suffisantes. L'argent existe, mais il est bloqué dans des comptes américains, soumis aux règles américaines, selon des délais américains. L'Europe se retrouverait face à un déficit qu'elle ne peut pas combler de manière autonome.

Comment fonctionnerait le "kill switch" italo-allemand

La proposition commune prévoit trois modifications substantielles au cadre réglementaire actuel. Première mesure : tout émetteur recourant à un mécanisme multi-issuer — c'est-à-dire s'appuyant sur des réserves détenues hors de l'UE — serait automatiquement classé comme "significatif" par l'ABE, quelle que soit sa taille ou son volume de transactions. Cela implique une supervision directe, des exigences plus strictes et aucune possibilité d'y échapper via de petites structures.

Deuxième mesure : les réserves doivent pouvoir être mobilisées instantanément vers l'entité européenne, sans obstacle juridique ni opérationnel, à tout moment de crise. Pas "dans un délai de X jours". Immédiatement. Troisième mesure : l'ABE obtiendrait le pouvoir d'interdire directement un stablecoin si le mécanisme de transfert des réserves fait défaut, si l'émetteur enfreint gravement les règles de son pays d'origine, ou s'il s'avère qu'il agit contre les intérêts des utilisateurs européens.

Le document est sans détour : "Le facteur temps est décisif. Nous devons agir rapidement." L'échéance pour intégrer ces mesures dans les négociations MISP est fixée à fin 2026.

Circle et USDC : le stablecoin le plus conforme d'Europe se retrouve dans le viseur

L'ironie n'échappe pas aux observateurs du secteur. Circle a été la première grande entreprise à obtenir la conformité MiCA, dès juillet 2024, via sa filiale française Circle SAS. L'USDC est demeuré, en pratique, le seul stablecoin de poids véritablement réglementé en Europe après le retrait de Tether. Le voilà désormais au centre d'une proposition qui pourrait le contraindre à revoir entièrement son modèle opérationnel. En France, où l'AMF supervise les PSAN (Prestataires de Services sur Actifs Numériques), cette évolution est suivie de près par les plateformes agréées.

Le marché mondial des stablecoins a dépassé les 318 milliards de dollars — soit près du double du niveau de 2023. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de cette capitalisation est libellée en dollars américains. Pour l'Europe, qui a construit le MiCA précisément pour ne pas dépendre des règles de Washington, ce chiffre est aussi impressionnant qu'inquiétant. Pour l'Afrique francophone, où les stablecoins en dollars sont massivement utilisés pour les transferts de fonds et comme couverture contre la dépréciation du franc CFA, cette proposition européenne pourrait également avoir des répercussions indirectes sur les plateformes accessibles depuis la région.

Washington contre Bruxelles : deux visions incompatibles

Derrière cette histoire se profile un conflit structurel entre deux approches radicalement opposées. Le GENIUS Act américain — la loi qui façonne la réglementation des stablecoins aux États-Unis — a été conçu pour attirer les émetteurs, non pour les contraindre. Le MiCA a été conçu pour encadrer, non pour attirer. Des objectifs aux antipodes. Et les deux parties ne se coordonnent actuellement pas du tout.

Le Trésor américain a publié les règles d'application du GENIUS Act le 1er avril 2026, ouvrant une période de commentaires de 60 jours. Le système complet ne sera pas opérationnel avant novembre 2026. Pendant ce temps, l'Europe avance de son côté. La proposition italo-allemande demande à l'ABE d'évaluer si le cadre réglementaire du pays d'origine de l'émetteur est "équivalent" aux normes européennes. Mais si le système américain n'est pas encore en vigueur, comment évaluer cette équivalence ?

Ce qui change concrètement pour les utilisateurs crypto

Pour l'utilisateur ordinaire, du moins à court terme, presque rien ne change. L'USDC reste disponible sur les plateformes européennes conformes au MiCA. Tether a de facto disparu des exchanges européens réglementés depuis mars 2025. Ce qui change — et pourrait changer significativement dans les prochains mois — c'est le niveau de contrôle exercé sur les émetteurs étrangers.

Les détenteurs d'USDC n'ont pas à s'alarmer dans l'immédiat. En revanche, toute plateforme opérant un exchange ou des services crypto en Europe devra surveiller de très près l'évolution des négociations MISP. Une modification du cadre réglementaire pourrait imposer de nouvelles obligations opérationnelles, des coûts de conformité supplémentaires et, dans les cas les plus extrêmes, des retraits forcés de la cote.

Ce que Rome et Berlin affirment, au fond, est simple : les réserves européennes doivent être en Europe, un point c'est tout. Ce n'est pas une position anti-crypto. C'est une question de souveraineté financière. Et sur ce point, il est difficile de leur donner tort.

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