Le 8 avril 2026, le New York Times a publié une enquête de plus de 12 000 mots signée John Carreyrou — le journaliste qui avait mis fin à l'aventure Theranos et envoyé Elizabeth Holmes en prison. Cette fois, sa cible est autrement plus insaisissable : Satoshi Nakamoto, le créateur pseudonyme de Bitcoin. La thèse du NYT est nette : il s'agirait d'Adam Back, cryptographe britannique de 55 ans, inventeur de Hashcash, cofondateur et PDG de Blockstream. Back a démenti dans l'heure.
Adam Back : pourquoi ce nom revient sans cesse
Le lien entre Back et les origines de Bitcoin est documenté depuis longtemps. En 1997, il a conçu Hashcash, un système de preuve de travail (proof-of-work) initialement destiné à filtrer les spams par e-mail. Cette même technologie est citée nommément dans le white paper de Bitcoin publié par Satoshi en 2008. Back figure aussi parmi les toutes premières personnes contactées par e-mail par Satoshi avant le lancement public du réseau — via la liste de diffusion cypherpunk, foyer intellectuel des idées sur la monnaie numérique, la vie privée cryptographique et la résistance à la surveillance.
Pour construire son dossier, Carreyrou a analysé une base de données de 134 308 messages issus de trois listes de diffusion cryptographiques actives entre 1992 et 2008. Il a eu recours à la stylométrie comparative en collaboration avec le linguiste computationnel Florian Cafiero — déjà connu pour avoir aidé le NYT à identifier les auteurs du mouvement QAnon. Parmi 12 suspects comparés au white paper, Back est apparu comme la correspondance linguistique la plus proche.
Cafiero lui-même a qualifié le résultat d'"inconcluant". Hal Finney — le premier à avoir reçu des bitcoins de Satoshi, décédé en 2014 — obtenait un score presque équivalent.
Les empreintes linguistiques qui désignent Back
Au-delà des statistiques, Carreyrou a identifié une constellation de micro-indices :
- Back et Satoshi utilisent tous deux deux espaces après le point final — une habitude héritée de l'ère pré-numérique.
- Tous deux alternent orthographe britannique et américaine de façon incohérente : "optimise" et "optimize", "cheque" et "check".
- Tous deux confondent "its" et "it's" selon le même schéma idiosyncrasique.
- L'usage du trait d'union est anormalement identique : "double-spending" avec trait d'union, "file sharing" sans.
- Carreyrou a recensé 67 erreurs de syllabation partagées entre les textes de Back et ceux de Satoshi — soit presque le double du deuxième candidat le plus proche.
Le linguiste légiste Robert Leonard, de l'université Hofstra, a qualifié ces particularités de "marqueurs de variation sociolinguistique" — autrement dit, des empreintes rédactionnelles difficiles à imiter ou à enseigner consciemment.
Il y a aussi la question du calendrier. Back a pratiquement disparu des listes de diffusion cryptographiques entre 2008 et 2011, précisément la période d'activité maximale de Satoshi. Il est revenu poster régulièrement environ six semaines après la dernière communication publique de Satoshi, en avril 2011.
Le démenti d'Adam Back : six fois en deux heures
Back a répondu en temps réel sur X :
This story in the NYT was a fascinating read. Here was @adam3us's response earlier this year when I asked how often he fields questions about whether or not he's Satoshi. https://t.co/69KA9xHBUG pic.twitter.com/4mTvzu1i2p
— Alexandra Semenova (@alexandraandnyc) April 8, 2026
"i'm not satoshi, but I was early in laser focus on the positive societal implications of cryptography, online privacy and electronic cash, hence my ~1992 onwards active interest in applied research on ecash, privacy tech on cypherpunks list which led to hashcash and other ideas."
Il a ajouté que les similitudes résultent d'un environnement intellectuel partagé — les mêmes lectures, les mêmes problèmes, le même jargon. Celui qui écrivait abondamment sur ces listes offrait naturellement plus de matière à comparer, facilitant les correspondances. Back a aussi réfuté une prétendue "bourde" lors d'une interview au Salvador, que le NYT interprétait comme un lapsus révélateur. "C'était un commentaire sur le biais de confirmation dans la recherche, pas un aveu autobiographique", a-t-il précisé.
Au cours d'un entretien de deux heures avec Carreyrou, Back a nié être Satoshi au moins six fois. Sa dernière formule : "Clearly I'm not Satoshi, that's my position. And it's true as well, for what it's worth."
La communauté crypto reste sceptique
Les réactions dans l'écosystème crypto ont oscillé entre scepticisme et franche ironie. Jameson Lopp, cofondateur de Casa et l'un des contributeurs Bitcoin les plus respectés, a écrit :
"Satoshi Nakamoto can't be caught with stylometric analysis. Shame on you for painting a huge target on Adam's back with such weak evidence."
Alex Thorn, directeur de la recherche chez Galaxy Digital, a été encore plus direct : "Another journo oneshotted by the Satoshi mystery, the New York Times continues to publish garbage."
Nicholas Gregory, early Bitcoiner britannique qui connaît Back personnellement, a déclaré à CoinDesk : "Je ne crois pas qu'Adam Back soit Satoshi d'après mes interactions personnelles. Mais s'il l'était, nous devrions respecter les efforts extraordinaires qu'il a déployés pour que personne ne le pense. Dans ce cas, nous devrions honorer son désir manifeste de vie privée."
Les précédents sont peu flatteurs pour le NYT. En 2024, un documentaire HBO avait désigné le développeur canadien Peter Todd — démenti immédiat. Avant lui, Nick Szabo, Hal Finney et Len Sassaman avaient été successivement pointés du doigt. Aucune de ces théories n'a résisté à l'épreuve du temps.
Enjeux juridiques, financiers et philosophiques
Au-delà de la curiosité identitaire, les implications sont considérables. Les portefeuilles connus de Satoshi contiennent environ 1,1 million de bitcoins, estimés entre 70 et 78 milliards de dollars au cours actuel — ce qui classerait leur détenteur au 26e rang des personnes les plus riches du monde selon Forbes. Ces coins n'ont jamais bougé.
Si Back était confirmé comme Satoshi, les conséquences réglementaires seraient massives. En France, l'AMF surveille de près l'écosystème crypto depuis l'entrée en vigueur du cadre MiCA au niveau européen. Aux États-Unis, l'IRS traite Bitcoin comme un actif immobilier, et la SEC scrutait déjà l'écosystème avant même MiCA. Un fondateur identifié, détenant une part aussi disproportionnée de l'offre totale, deviendrait immédiatement une cible juridique et fiscale des deux côtés de l'Atlantique. La question — "Bitcoin est-il une offre de titres non enregistrée ?" — acquerrait enfin un visage humain.
Il y a aussi une dimension philosophique qui touche à la structure même du réseau. La résilience de Bitcoin en tant que système décentralisé repose en partie sur l'absence d'un fondateur identifiable. Pas de hiérarchie, pas de point de pression, pas de PDG à convoquer en justice. Comme l'a écrit Back lui-même : "I think it is good for bitcoin that this is the case, as it helps bitcoin be viewed as a new asset class, the mathematically scarce digital commodity."
Satoshi Nakamoto: The Mysterious Genius Behind Bitcoin
La seule preuve qui ne viendra jamais
Un seul élément pourrait clore définitivement ce débat : une signature cryptographique réalisée avec les clés privées des portefeuilles de Satoshi. Tout le reste — analyses linguistiques, corrélations temporelles, indices comportementaux — relève de l'argumentation circonstancielle sophistiquée, non de la preuve.
Carreyrou le reconnaît lui-même. Son article n'est pas un verdict. C'est le dossier circonstanciel le plus solide jamais constitué à ce jour. Mais le démenti de Back, l'immobilité des portefeuilles et l'impossibilité d'une preuve définitive laissent le mystère exactement là où il se trouvait le 3 janvier 2009 — quand quelqu'un a miné le bloc genesis de Bitcoin et gravé dans le code un titre du Times sur les renflouements bancaires.
Dix-sept ans plus tard, personne ne sait. Et c'est peut-être voulu.
